Accueillir notre fragile vulnérabilité dans une étreinte pleine d’amour, avec Juliano Innocenti

Infirmier en santé mentale, Juliano exerce en Californie depuis 2011. Son approche s’appuie sur Compassionate Inquiry®; il conçoit les soins centrés sur la personne en tenant compte de la famille, de la communauté, des relations et de l’environnement de travail. Il réalise des bilans diagnostiques et assure une prise en charge médicamenteuse au long cours pour de nombreuses pathologies. Il est également spécialisé dans l’accompagnement face à la mort, dans le soutien aux personnes vivant avec le VIH/sida ou des cancers, et dans la prise en compte des besoins spécifiques de la communauté LGBTQ.

Ce post est un court extrait, édité, du parcours de Juliano : des traumatismes liés à sa naissance et à son placement en famille d’accueil, jusqu’à l’intégration de Compassionate Inquiry® dans l’accompagnement de ses patients en psychopharmacologie. Écoutez son interview complète sur le podcast The Gifts of Trauma.

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Je suis clairement une anomalie — unique et spécial. Je suis né prématuré, à peine viable. Je suis arrivé au monde dans un corps déjà pris dans l’addiction au crystal meth et au crack. Les substances qui m’ont fait du tort et ont déclenché ma naissance prématurée m’ont aussi gardé en vie.On m’a déposé dans un berceau et poussé sur le côté : on ne s’attendait pas à ce que je passe la nuit. Le lendemain, comme je respirais encore, le médecin a dit : « On ferait mieux de l’aider, celui-là. » Sans blague : on ferait mieux de l’aider ! Et c’est ce qu’ils ont fait.

Je suis né d’une femme qui n’avait pas les ressources pour être mère. Dans sa trajectoire de vie, il n’y avait ni place ni disponibilité pour la maternité. Pendant longtemps, j’ai cru avoir été abandonné, puis, des années plus tard, en faisant appel à des détectives privés, j’ai appris que ce n’était pas vrai. Ma mère a été contrainte : on lui a dit qu’elle pouvait prendre 10 000 dollars et me confier à l’institution, ou aller en prison. Elle a pris l’argent. Tant mieux pour elle. Je ne suis pas en colère. À sa manière, elle m’a ouvert la voie vers une existence hors du commun.

J’étais un enfant hyperactif : je ne tenais pas en place et je ne suivais pas les consignes. Je ne savais ni lire, ni faire des maths, ni marcher — je me traînais, assis, en glissant. Un médecin a compris que j’avais besoin de passer par le corps pour grandir : natation, danse, ballet… quelque chose qui m’apprenne la coordination. Dans ma famille d’accueil, la danse était déjà là. Je n’avais pas envie d’une activité de plus après l’école, mais j’ai essayé. Et comme j’avais un talent naturel, je suis tombé dedans : j’ai appris à aimer le mouvement, la musique classique, la posture et la présence scénique. J’y ai découvert aussi que même la fragilité, même l’allure efféminée, peuvent capter le regard.

Ces années n’ont pas été faciles. Le placement en famille d’accueil n’a pas été facile. J’ai subi des violences sexuelles et physiques. J’ai été torturé et attaché. Les gens n’étaient pas bienveillants avec moi. Ce n’était pas idéal, mais c’était ma réalité, et j’y ai survécu. Comme dirait Gabor Maté, je suis encore là.

J’ai découvert Compassionate Inquiry® lors d’un événement en ligne. Un ami m’a envoyé le lien, et je me suis dit : pourquoi pas ? Je n’avais jamais entendu parler de CI ni de Gabor Maté. Juste avant la pause déjeuner, Gabor a posé une question aux participants : « Si vous pouviez revenir en arrière et dire non, est-ce que vous auriez dit non ? » Nous étions près de deux mille, et chacun brûlait d’être entendu. Tandis que les réponses affluaient dans le chat, j’ai, par erreur, envoyé un message privé… à Gabor lui-même. J’ai écrit : « Quelle question stupide. » Comment aurais-je pu dire non au crystal meth, quand je ne pouvais même pas respirer, ni parler — quand je n’avais pas de voix ? Quelle question stupide. Je me suis dit que personne ne le lirait. Mais lui, oh oui : il l’a lu !

Au retour de la pause déjeuner, Gabor a dit : « Je voudrais parler avec Juliano Innocenti. » Nous avons échangé. Il a découvert ma spécialisation en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, le fait que je prescris des traitements ; il a aussi entendu mon histoire — prématurité, naissance sous dépendance. Puis il a fait quelque chose que je n’avais jamais entendu ni vu auparavant. Il m’a honoré en disant : « Juliano, est-ce que je peux prendre un moment pour t’honorer d’exister ? » Puis il a posé des mots sur ce que j’avais traversé : « Tu es un guerrier. Un guerrier blessé. »

Quand Gabor m’a honoré, j’ai senti que j’étais pris — qu’un lien venait de se créer. Il m’a rappelé que j’avais le choix : je pouvais partir, lâcher, arrêter. Mais il y a en moi quelque chose qui me fait revenir, qui me fait répondre présent. Mon traumatisme contient un don, une sagesse, et tout en moi a envie d’être là pour mettre ce don au service de celles et ceux qui vivent des souffrances comparables.

Je ne suis pas thérapeute ni conseiller, je suis psychopharmacologue. J’ai une heure pour écouter l’histoire d’une personne et comprendre ce qui ne va pas : quel traitement, quelle combinaison de thérapie pourrait atténuer certains symptômes invalidants. Puis je fixe un autre rendez-vous et la personne repart. J’ai souvent vécu ces consultations comme des rendez-vous trop courts, presque des occasions perdues. Alors j’ai demandé l’autorisation de suivre la formation professionnelle Compassionate Inquiry®, avec l’idée d’en intégrer un peu : le langage, quelques “Gaborismes”, et certains jalons.

Une fois formé, quand je parlais avec les gens, je faisais régulièrement un check-in : « Est-ce que tu es d’accord pour continuer ? Qu’est-ce que tu ressens dans ton corps ? » Même sur des échanges de quinze à vingt minutes, j’ai commencé à intégrer quelques repères de Compassionate Inquiry®. Et des consultations très “administratives”, où l’on coche des cases, sont devenues des échanges où l’on peut faire émerger des années de trucs enfouis. Au lieu d’une pilule, d’une méthode, d’un programme, d’un livre, d’une substance ou d’une habitude, peut-être que je peux guider les personnes avec compassion dans leur propre introspection. Peut-être que nous pouvons identifier les lieux, les moments et les événements qui les ont amenées à croire à leurs récits mensongers. Dans le peu de temps qui nous est accordé, par sa propre présence, la personne peut mettre des mots sur son vécu et le reconnaître sans jugement — parfois jusqu’à pouvoir reconnaître, aussi, quelque chose du vécu de ceux qui l’ont blessée. Alors, elle n’a plus à le transmettre. Elle peut interrompre le cycle.

Ce n’est pas une méthode à appliquer indistinctement à tout le monde. Parfois, je n’utilise pas Compassionate Inquiry®. C’est une danse subtile : il faut que le moment soit bon, que la personne soit prête, que le ressenti soit là. J’aime cette image : on “porte” le processus de l’autre comme un vêtement. Il peut se détendre, laisser de l’espace, rester souple et fluide… et puis, quand on a besoin d’être contenu, il se resserre, comme une ceinture.

Je peux utiliser mon traumatisme, mobiliser ce “superpouvoir” de dissociation pour traverser ces choses avec les autres — avec leur permission, lorsqu’ils sont prêts. Je peux me dissocier vers une version plus forte de moi, capable d’être présente. Et quand notre échange est terminé, je peux revenir à cette version de moi avec compassion et empathie. Je peux tenir cette version fragile d’eux dans une étreinte aimante, une étreinte angélique. Je peux les bercer, métaphoriquement, dans les bras d’un ange, en sachant qu’il existe une version plus forte de moi capable de me tenir dans cet espace et de me bercer quand j’en ai besoin. Et puis, quand notre temps est écoulé, je peux dire merci, signer le papier et inviter la personne suivante à entrer.


The Gifts of Trauma est un podcast hebdomadaire en anglais qui met en lumière des récits personnels de traumatismes, de transformation, de guérison, ainsi que les dons révélés sur le chemin de l’authenticité. Écoutez l’entretien et, s’il vous a touché, n’hésitez pas à vous abonner et à le partager.

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