Transformer le traumatisme israélo-palestinien : vers une nouvelle vision du travail pour la paix, avec Eva Dalak

Facilitatrice expérimentée en transformation des conflits, Eva allie un ancrage profond sur le terrain à une compréhension fine des enjeux de politiques publiques. En reliant changement systémique et guérison personnelle et collective, elle a accompagné des organisations internationales dans plus de 22 zones de conflit à travers le monde. Le 7 octobre 2023, en réponse à l’aggravation de la crise israélo-palestinienne, elle a lancé Peace Activation, une nouvelle initiative mondiale pour la paix, fondée sur la conviction qu’une paix pérenne commence en nous.

Ce post est un court extrait, édité, de la manière dont la perte de vision d’Eva a transformé son approche du travail pour la paix et mis en lumière des dynamiques malsaines chez les acteurs de la paix. Écoutez son interview complète sur le podcast The Gifts of Trauma.

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Notre approche du travail pour la paix, centrée sur l’action extérieure, est fondamentalement dysfonctionnelle. En étudiant la psychologie spirituelle, j’ai réalisé que le fait de travailler dans des zones de conflit me permettait de me cacher… de cacher mon propre chaos intérieur et mes conflits internes. Me concentrer sur le service, sur l’action extérieure, me permettait de nier mon agitation intérieure. Beaucoup d’entre nous — pas tous, mais beaucoup de personnes engagées pour la paix — se cachent ou fuient leurs propres difficultés « à la maison », et les emportent avec elles dans les zones de conflit.

Pour décrire cette dynamique, j’utilise le triangle dramatique de Karpman — victime, persécuteur, sauveur. Je vois cette dynamique comme une invitation à danser. Quelqu’un se plaint : la victime. J’entends la victime se plaindre et je propose une solution : le sauveur. Quelqu’un d’autre amplifie ce dont la victime s’est plainte : le persécuteur. Ce qui est fascinant, c’est que ces rôles peuvent s’échanger. Une même personne peut, au fil d’une seule conversation, passer par les trois : victime, persécuteur, sauveur. Le sauveur, c’est celui qui veut intervenir sur-le-champ, celui qui “résout”. Dès qu’il entend parler du problème de quelqu’un, il a déjà une solution.

Le fait de devenir aveugle a mis à nu mon réflexe de sauveuse. Je passais de la sauveuse à la persécutrice, sans jamais me laisser tomber du côté de la victime. Quand la cécité m’a rendue dépendante, on me regardait avec pitié, mais je ne pouvais pas prendre ce rôle-là. Ma place, c’était d’aider, de sauver, de secourir — pas d’être aidée. Recevoir du soutien, quand je n’avais pas le choix, je ne l’acceptais que rarement, et à contrecœur. Il m’était tellement plus naturel de donner : des conseils, de l’argent, du soutien. Recevoir tout cela ne me faisait pas envie. Pendant deux ans, je me suis débattue entre ces trois positions.

Devenir aveugle m’a forcée à être présente, à vraiment habiter mon corps. C’est tellement difficile d’être pleinement présente à ce qui est. Et pour moi, qui étais une sauveuse, être pleinement présente à ma cécité — et au fait que personne n’avait besoin de moi —, c’était dévastateur. Alors ma raison d’être s’est réduite à prendre soin de moi, et même cela, je ne pouvais pas le faire, parce que je perdais la vue.

Je passais donc la plupart de mon temps hors de mon corps : à rêver, à partir dans des rêveries, à penser à autre chose, constamment distraite. Mais j’ai dû demander de l’aide, et l’accepter. J’ai dû accepter que je n’étais pas “nécessaire”, que je n’étais pas “utile”. C’était déprimant, et dévastateur. Beaucoup de nos rôles reposent sur notre utilité, parce que c’est ainsi que nous définissons à quel point nous sommes dignes d’amour, combien nous avons de valeur. J’ai dû accepter — et traverser — le fait d’être digne d’amour et d’aide, même lorsque je n’étais ni utile ni nécessaire.

Si nous ne sommes pas prêts à le voir, nous projetons à l’extérieur ce qui n’est pas guéri en nous. Ainsi, pendant une grande partie de ma vie, être militante israélo-palestinienne pour la paix a été une manière d’extérioriser mon traumatisme non guéri. Mais le 23 octobre 2023, j’ai réalisé que je ne pouvais pas échapper à mes identités ni à mes origines. Nous naissons tous dans une identité, une nation, une tribu ou une famille parce que nous avons des dons à rendre à cette famille, cette tribu, cette nation, cette identité. Il était temps de ramener “à la maison” les dons que j’avais emmenés dans plus de 22 pays à travers le monde.

En grandissant comme Palestinienne musulmane en Israël, mes identités étaient fragmentées. Peu de gens comprennent la fragmentation qui traverse la société israélienne de l’intérieur, la manière dont on nous oppose les uns aux autres, chaque identité contre l’autre. Grandir dans cette fragmentation m’a permis de voir comment la fragmentation fait partie de l’Un. Nous parlons de parts d’ombre qui sont reliées. Devenir aveugle a fait que, pendant deux ans, je n’avais rien d’autre à faire que de travailler sur mes parts d’ombre. Alors j’ai recherché — et intégré — les parts de moi que j’avais laissées derrière en Israël. Je suis retournée chercher mes souvenirs, mes expériences de la petite enfance, tous les endroits où je m’étais quittée ou abandonnée, face à des situations trop difficiles.

Cette approche tenant compte des traumatismes — consistant à revenir en arrière, comprendre, se réapproprier et intégrer — m’a montré que, même si chacun fait de son mieux, ce « mieux » est parfois insuffisant. Mais ce n’est pas une raison pour s’abandonner, se rejeter ou se négliger soi-même. Cette réintégration m’a permis de retrouver mon énergie et de réparer ma relation avec mes parents et ma fratrie. J’en suis venue à comprendre que toutes les situations, institutions et systèmes que j’avais blâmés pour ce qui m’était arrivé avaient, en réalité, ouvert la voie à mon expérience de la perte de vision. Ils ont exaucé mon désir de connaître la « vision véritable », celle qui m’a conduit vers Peace activation, et ma propre vision authentique de la paix. Auparavant, je n’avais pas de véritable vision concernant la paix. Cette sensation intérieure de ce qu’est réellement la paix est une chose dont nous sommes, en règle générale, privés.

On m’a invitée à dispenser la formation Peace Activation, centrée sur une construction de la paix tenant compte des traumatismes, en hébreu en Israël pour des organisations israéliennes, et en arabe en Cisjordanie pour des organisations palestiniennes. C’était la même formation, les mêmes contenus, la même facilitatrice ; seuls la langue et l’endroit changeaient.

Dans cette formation, les participants sont invités à dire ce qu’ils ressentent, plutôt qu’à réagir. Nous accueillons leur impuissance et leur désarroi dans un espace où il est possible d’être vu, entendu et de partager en sécurité. Ce processus de paix s’est déployé de façon organique, porté par la dynamique de départ et l’engagement des participants. Après les premières rencontres sur Zoom, où les personnes ont partagé, j’ai réactivé mes liens sur place, en Israël et en Palestine. Au fil du temps, cela a donné naissance à une formation à la construction de la paix tenant compte des traumatismes, avec l’Alliance for Middle East Peace, un réseau de 170 organisations dans lequel des Palestiniens et des Israéliens œuvrent pour la paix, en Israël comme en Palestine.

Nous créons un espace pour que la douleur propre à chaque communauté puisse s’exprimer, sans la comparer à celle de l’autre, sans compétition de souffrance, et sans instrumentalisation des traumatismes. Chaque souffrance a sa légitimité. Les personnes peuvent partager ce qu’elles traversent dans un cadre sécurisant, et nous entendre dire : « Nous entendons ce que vous vivez, et d’où vous parlez. »

Le traumatisme nous aveugle à ce qui se passe dans le présent. Dans le travail pour la paix, ce qui aide, c’est de tenir un espace où les personnes peuvent partager leur récit, se sentir entendues, et être accompagnées pour voir la réalité telle qu’elle est, dans l’instant présent. Il est si facile de devenir des “humains qui font”, et si difficile d’être des “humains qui sont”. Mes expériences m’ont forcée à simplement être… à être avec ce qui est. C’est la chose la plus difficile que j’aie jamais faite : simplement être avec ce qui est.


The Gifts of Trauma est un podcast hebdomadaire qui met en lumière des récits personnels de traumatismes, de transformation, de guérison, ainsi que les dons révélés sur le chemin de l’authenticité. Écoutez l’entretien et, s’il vous a touché, n’hésitez pas à vous abonner et à le partager.

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