Accueillir la blessure, voilà le véritable cadeau

Psychothérapeute, clinicienne et praticienne en Somatic Experiencing®, Rennet intervient également comme consultante auprès des entreprises et des institutions. Depuis plus de 20 ans, elle accompagne les individus, les familles, ainsi que les équipes et associations de terrain confrontés aux traumatismes complexes, aux blessures relationnelles, au deuil, au burn-out, aux comportements alimentaires compulsifs et aux dérèglements du système nerveux.

Formatrice agréée en Somatic Experiencing® et en Constellations Familiales, Efu anime des formations et des thérapies de guérison des traumatismes depuis trente ans. Elle a également cofondé AFYA, un centre de soins holistiques au Brésil, qui propose des approches thérapeutiques globales aussi bien à la communauté locale qu’à une clientèle internationale.

Dans cet extrait, ces deux thérapeutes explorent ce qui amène un être blessé à devenir un « guérisseur blessé », et pourquoi tout réside dans la relation que l’on entretient avec ses propres blessures. Retrouvez l’intégralité de leur conversation dans le podcast The Gifts of Trauma (disponible uniquement en anglais).

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Dans le premier épisode, Solea Anani nous confiait que la blessure possède sa propre conscience. Dans le deuxième, trois professionnels de santé nous ont montré comment cela se manifeste dans un corps, une carrière et une vie. Aujourd’hui, dans ce troisième épisode, deux thérapeutes s’aventurent sur le terrain relationnel — là où naissent la plupart de nos blessures, et là où s’opère la majeure partie de notre guérison.

RENNET : Mon souhait est de transmettre que ce ne sont pas mes blessures qui ont fait de moi une thérapeute, mais bien la relation que j’ai tissée avec elles. Les épreuves que j’ai traversées en chemin ne m’ont pas rendue inapte au travail de guérison ; elles m’ont poussée à l’aborder avec plus d’humilité, de recul et de délicatesse. Et c’est de là, je crois, que naît la compassion pour les personnes que j’accompagne.

On n’apprend presque jamais aux thérapeutes que c’est la relation qu’ils entretiennent avec leur propre blessure qui importe. Au lieu de cela, on les encense pour leur force, leur résilience, leur capacité à avancer coûte que coûte. Les deux invitées de cet épisode savent exactement ce que cela coûte.

RENNET : Je me souviens de quelqu’un qui m’a dit : « Tu es tellement courageuse. » Et je lui ai répondu : « Non. J’en ai fini d’être courageuse. »

RENNET : On attend de moi que je sois courageuse, on attend de moi que je sois résiliente, mais je ne veux plus qu’on me voie ainsi. Je ne veux plus avoir à être si forte et si résiliente tout le temps. Quand je ne le ressens pas au fond de moi, je dois reconnaître la douleur. Je dois reconnaître ce qui se passe dans mon corps, et accepter que cette blessure porte souvent toute une histoire avec elle… Elle a son propre langage, et elle a des choses à me demander.

Cette forme d’épuisement, Efu Nyaki la connaît intimement. Née en Tanzanie, élevée au carrefour des traditions de guérison ancestrales et de la foi chrétienne, elle a passé des années à porter l’héritage de ses ancêtres au sein d’institutions (religieuses, universitaires et médicales) qui n’avaient aucune grille de lecture pour accueillir ce qu’elle incarnait. Elle s’est battue pour trouver sa place, pour exister à tout prix. Jusqu’au jour où elle a été rattrapée par un constat familier à presque tous les thérapeutes : le combat lui-même était devenu sa propre blessure.

EFU : Je me souviens de ce moment où j’ai ouvert les yeux… Tout ce combat n’était pas sain pour moi. Et pourtant, c’est incroyable : je ne me disais pas que je devais partir, mais je savais que je ne pouvais plus rester là. C’est tout le mystère de ce sentiment d’appartenance et de connexion. Je ne cessais de répéter : « J’ai ma place ici. J’ai ma place ici ! » Il a fallu que je me montre un peu têtue. Et c’est ce qui a été magnifique, car cela m’a menée jusqu’au Brésil. C’est là que j’ai découvert la Somatic Experiencing®, que j’ai enfin pu habiter mon corps, et que j’ai appris à repérer les moments où je lutte trop, pour pouvoir me retirer et prendre soin de moi.

Dans le premier épisode, Solea nous disait que la blessure ne s’exprime que lorsqu’on l’accueille avec sincérité plutôt qu’avec résistance. Ce que Rennet et Efu décrivent ici — depuis deux coins opposés du globe, depuis des blessures totalement différentes —, c’est précisément ce même élan de sincérité. Ce moment où elles ont cessé de lutter, ont arrêté de « faire les fortes » et ont renoncé à exiger de leur blessure qu’elle soit autre chose que ce qu’elle était. Dans cette pause, dans ce silence, quelque chose a basculé. Non pas la blessure en elle-même, mais la relation qu’elles entretenaient avec elle. Ce qui, comme nous le confiait Rennet au début de notre échange, fait toute la différence.

RENNET : Quand je m’assois face à quelqu’un, je m’assois en réalité face à ses quatre mille ancêtres. Il y a tellement de monde là, devant moi… tant de pertes, de douleur, d’histoire. Comprendre que je ne me tenais pas seulement face à cette personne et à mes propres ancêtres m’a apporté une immense compassion, mais aussi un grand ancrage. Des vécus qui n’ont pas commencé avec cette personne s’expriment à travers elle. C’est cela qui, pour moi, a élargi mon cœur et nourri ma compassion.

Efu chemine vers la même vérité, mais par un autre chemin. Tandis que Rennet voit quatre mille ancêtres rassemblés derrière la personne assise en face d’elle, Efu, elle, écoute avec son cœur, son corps et tout son être, en attendant que les ancêtres présents des deux côtés de la pièce se rencontrent. Leurs méthodes diffèrent, mais leur vision est la même.

La présence n’est pas une technique que l’on apprend dans une formation. C’est ce qui se libère en soi lorsque l’on cesse de faire comme si la blessure n’existait pas.

EFU : C’est écouter avec le cœur, écouter avec le corps tout entier, écouter l’autre en face de soi avec un profond respect. Quand je regarde la personne assise devant moi, je vois toujours qu’elle a ses propres ancêtres derrière elle, tout comme j’ai les miens derrière moi. Nous partageons donc la même dignité. C’est pourquoi je ne suis pas là pour vous « réparer ». Je m’assois avec vous pour que vous puissiez apprendre de moi, tout comme j’apprends de vous. Je suis simplement là pour vous offrir cet espace. Et puis, avec curiosité, et peut-être même en posant mon regard sur vos ancêtres, je deviens capable de poser les bonnes questions — celles qui aideront nos ancêtres à s’unir pour ouvrir un espace plus vaste, où chacun de nous pourra guérir.

Rennet a conclu notre échange par un poème qu’elle a écrit tout spécialement pour ce moment.

RENNET : Je ne viens pas indemne. Je viens avec, en moi, des espaces qui ont connu le silence, la perte et la douleur de devenir. Mais j’ai appris à ne pas remettre mes blessures à un autre en appelant cela guérison. J’ai appris à m’asseoir aux côtés de la souffrance, sans la presser. À écouter la sagesse cachée derrière la survie. À honorer le corps qui a porté ce que les mots ne pouvaient dire.

Le cadeau ne réside pas dans la blessure. Il est dans l’attention qu’on lui porte, Dans la compassion, Dans l’humilité.

Et c’est peut-être cela, la guérison : non pas arriver intact, mais arriver sincère. Assez douce pour ressentir, assez ancrée pour rester, et assez humaine pour dire : « Je connais quelque chose de la douleur, et je ne vous laisserai pas seul avec la vôtre. »

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