Quand l’addiction n’est pas le problème

Comprendre l’addiction à la pornographie : retour d’expérience avec Charon Normand-Widmer

Il ne l’a pas dit tout de suite. En fait, il a fallu attendre plusieurs séances pour que le sujet vienne sur le tapis. Et quand c’est enfin arrivé, la confession est tombée presque l’air de rien, comme s’il espérait que ses mots passeraient inaperçus.

« Je crois que je suis dépendant à la pornographie. »

Il a laissé échapper un petit rire après avoir dit ça. Un rire de façade, né de la gêne plus que de l’amusement. J’ai remarqué que ses épaules se crispaient légèrement. Son regard s’est planté dans le sol et sa respiration est devenue plus courte. La honte a une signature corporelle bien à elle. Souvent, elle s’installe avant même que les mots ne soient complètement posés.

Pendant un instant, nous sommes restés en silence. Dans mon métier, j’ai appris à respecter ces pauses. C’est souvent là que se loge les choses les plus importantes.

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M Venter

Les gens viennent souvent en thérapie avec l’idée que l’addiction est le problème en soi. Le raisonnement est simple : si le comportement disparaît, la souffrance s’en ira avec lui. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me poser une tout autre question, encore et encore. Et si l’addiction n’était pas le problème ? Et si elle n’était qu’une tentative pour le résoudre ? Alors, plutôt que de lui demander à quelle fréquence il regardait de la pornographie ou combien de fois il avait essayé d’arrêter, je lui ai posé une autre question : « Qu’est-ce que vous ressentez dans votre corps, juste avant que l’envie n’arrive ? »

Il a levé les yeux un court instant, surpris. La question semblait briser le scénario qu’il se répétait en boucle : cette histoire selon laquelle il manquait de volonté, ou qu’il avait une part de lui qui était faible.

Il y a eu un long silence. Puis, d’une voix plus basse, il a lâché :

« La solitude. »

Un nouveau silence. « Et la pression », a-t-il ajouté. Au moment même où il a prononcé ce mot, « pression », j’ai senti mon propre corps se détendre légèrement. Sa façon de le nommer avait quelque chose de capital. Je pouvais ressentir toute l’énergie et les efforts qu’il déployait, simplement pour continuer à avancer dans sa vie.

Nous nous sommes posés pour explorer ce moment plus en détail. Ces pulsions n’avaient rien d’aléatoire. Elles avaient tendance à survenir tard le soir, après de longues journées de travail ou après des phases de déconnexion avec sa compagne. Jusqu’ici, ce schéma lui était resté totalement invisible.

Quand la solitude faisait surface — avec cette douleur sourde et familière —, son système nerveux cherchait immédiatement un soulagement. La pornographie offrait une réponse instantanée et prévisible : de la stimulation, une distraction, et un échappatoire temporaire à cette oppression dans la poitrine. De l’extérieur, cela ressemblait à une pulsion compulsive. De l’intérieur, on commençait plutôt à y voir une tentative de régulation.

C’est un schéma que j’ai observé bien souvent dans mon travail sur les addictions. Derrière le comportement, il y a fréquemment un vécu que notre structure interne n’a pas encore appris à accueillir. La solitude. La honte. Le sentiment de ne pas être à la hauteur. La blessure de la séparation. Quand ces émotions surgissent, le corps cherche instinctivement une issue.

Les substances peuvent offrir cet échappatoire. La nourriture aussi. Le travail également. Et dans notre monde digital, la pornographie propose une forme de soulagement particulièrement immédiate : elle est accessible, intime et puissante.

Mais ce soulagement est éphémère. Non pas parce que la personne manque de volonté, mais parce que la douleur sous-jacente, elle, reste intacte.

À mesure que nous poursuivions notre travail ensemble, l’accent de nos séances a progressivement changé. Au lieu de chercher à éliminer la pulsion, nous avons commencé à en ralentir le rythme. Nous avons cherché à comprendre, avec curiosité, le paysage intérieur qui la précédait.

Il a commencé à ressentir cette agitation dans ses jambes, tard le soir. Cette oppression dans la poitrine lorsque sa compagne lui semblait distante. Ce vide intérieur, discret, qui s’installait une fois le tourbillon de la journée retombé, lorsqu’il se retrouvait face à lui-même. Plutôt que de fuir ces sensations à la hâte, nous sommes restés là, avec elles. Parfois le temps de quelques respirations seulement. Parfois plus longtemps.

Au début, l’expérience a été inconfortable pour lui. L’envie d’échapper à ce qu’il ressentait restait tenace. Et pourtant, un changement subtil s’est opéré. Plus ces sensations étaient accueillies — sans jugement, sans répression, simplement observées —, moins le besoin de céder à la pulsion se faisait pressant. Elle n’avait pas disparu. Elle s’était adoucie.

Il est apparu que ce dont il avait le plus besoin, ce n’était pas de redoubler de volonté. C’était d’offrir plus de présence.

L’addiction révèle souvent les endroits précis où une personne a perdu le contact avec elle-même. Dès lors, le processus de guérison ne se résume pas à stopper un comportement. Il s’agit plutôt de restaurer notre capacité à habiter notre expérience intérieure. À ressentir la solitude sans chercher à la fuir sur-le-champ. À faire face à la honte sans s’effondrer sous son poids. Et à vivre le désir sans avoir besoin de l’utiliser pour anesthésier une blessure plus profonde.

C’est dans ces moments-là qu’une autre voie devient possible. Le système nerveux commence à découvrir une nouvelle manière de se réguler, une approche qui ne repose plus sur la distraction ou la fuite, mais qui intègre la curiosité, la conscience et la compassion. Avec le temps, la pulsion perd de son emprise. Non pas parce que la personne s’est imposé un contrôle de fer, mais parce que son organisme n’a tout simplement plus besoin de ce type de réconfort.

Sous cet angle, l’addiction peut être comprise comme un signal : un signal pointant vers une douleur qui n’a pas encore été pleinement accueillie. Et dès lors qu’on autorise cette douleur à remonter à la conscience — avec douceur, lenteur et sans jugement —, la possibilité d’une reconnexion commence à poindre. Ce chemin n’offre pas seulement la libération d’un comportement, il marque aussi un retour plus profond à soi-même.

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