Praticien en Internal Family Systems (IFS), Somatic Experiencing et Compassionate Inquiry®, ainsi que gestalt-thérapeute, Stephen combine toutes ces modalités, et bien d’autres, dans sa pratique privée et son travail de groupe. Sa passion pour le travail de groupe s’étend aux secteurs de l’entreprise et du milieu associatif, où il propose des formations, des retraites et des expériences de développement d’équipe.
Praticien et coordinateur du mentorat en Compassionate Inquiry®, conseiller en addictologie et consultant pour les thérapeutes, Tony est également responsable de la gestion d’un programme public de soins et de rétablissement des addictions qui intègre l’approche du trauma. Depuis son cabinet en ligne, il accompagne des clients du monde entierdans un espace sûr et bienveillant pour se reconnecter à eux-mêmes et avancer vers une évolution durable. Dans cet extrait, trois hommes qui accompagnent d’autres hommes depuis des années se posent ces questions : « Comment en sommes-nous arrivés là ? » et « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Écoutez l’intégralité de leur conversation dans le podcast The Gifts of Trauma.

Les chiffres de la prison de Mountjoy à Dublin font froid dans le dos : 83% des détenus proviennent de seulement cinq quartiers de la ville, et 90% y sont incarcérés pour des infractions liées à l’addiction. Au Royaume-Uni, le nombre de jeunes hommes âgés de 18 à 20 ans condamnés à des peines de prison plus longues que leur propre âge a plus que doublé en cinq ans. Récemment, un adolescent de 13 ans a été arrêté pour avoir poignardé deux enseignants dans une école.
Ces statistiques servent de contexte aux questions fondamentales de cette série : « Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment en sommes-nous arrivés au point où les hommes traversent de telles épreuves ? » Et, « Que peut-on faire, si tant est qu’on puisse faire quelque chose ? »
Kevin, Stephen et Tony passent leur vie à accompagner des hommes en difficulté. À eux trois, ils cumulent des décennies d’expérience acquise sur le terrain et ont l’humilité de reconnaître qu’ils n’ont que très peu de réponses.
TONY:
Dès qu’ils passent le pas de leur porte, il y a des dealers. Dès l’âge de sept, huit ou neuf ans, ils se font embrigader par des gangs et conditionner par un mode de vie qui leur fait miroiter qu’en faisant ça, ils vont se faire un peu d’argent. En grandissant, ça devient leur quotidien. C’est un peu comme dans Matrix : ce mode de vie est tellement normal et naturel pour eux. C’est tout simplement le monde dans lequel ils ont grandi.
STEPHEN:
Je travaillais avec des jeunes qui en étaient arrivés à un stade où, soit ils suivaient ce programme, soit ils partaient en prison. Pendant leur dernier séjour en immersion, tout ce qu’on redoutait s’est produit exactement comme prévu. Dès la première nuit : alcool, drogue, bagarres. On a fini par comprendre que ce passage à l’acte était leur façon de s’accrocher au programme. Parce qu’une fois terminé, ils devaient retourner dans leur quartier, et ils perdaient ce cadre sécurisant formé par des personnes qui les soutenaient et qui croyaient en leur potentiel.
Tony partage une autre histoire, d’une tristesse absolue tant elle est banale. Une jeune femme qu’il accompagnait lui a confié qu’elle attendait le réveillon de Noël avec impatience, parce que c’était le seul moment de l’année où elle prenait de la cocaïne avec sa grand-mère.
TONY:
Pour elle, c’était l’équivalent de la pub où on voit quelqu’un déposer l’étoile au sommet du sapin de Noël. C’était un moment vraiment spécial. C’est ça que représentait Noël pour elle. Je crois qu’on a perdu une grande partie de notre sens de la communauté, de notre lien social. Où est-ce qu’on se rassemble aujourd’hui en tant que communauté ? Avant, c’était à l’église catholique ; avant, c’était au pub. Où est-ce qu’on se retrouve maintenant ?
Kevin met des mots sur ce qui est au cœur des récits de Stephen et Tony : le chaudron. Les difficultés socio-économiques, l’effondrement des institutions, l’absence de modèles, et cette croyance ancrée qui dit : « C’est comme ça. C’est notre lot. Ne va pas t’imaginer que tu vaux mieux que les autres. » Ces conditions étaient déjà là bien avant la naissance de chacun de ces garçons… et pourtant, Kevin, Stephen et Tony y ont grandi eux aussi.
À 15 ans, Tony avait quitté l’école et lavait les sols dans un supermarché. Ses parents étaient ravis. Un boulot à vie, disaient-ils. C’était tout ce qu’on attendait de lui. Il a été le premier de sa famille, aussi loin que l’on puisse remonter, à obtenir un diplôme universitaire — et il l’a fait à 34 ans, en cachette, terrifié à l’idée qu’on lui reproche de vouloir péter plus haut que son cul. Ce qui a changé la trajectoire de Tony, ce n’est ni une politique ni un programme. C’est un homme qui a décelé quelque chose en lui.
TONY:
J’ai vraiment eu de la chance : j’ai croisé la route d’hommes formidables tout au long de mon parcours. Quand j’avais 15 ans, un des chefs du supermarché m’a dit : « Ça te brancherait de venir ? Je te paie tes journées. C’est deux jours par semaine, et on va en ville. » Et il nous emmenait dans les montagnes de Wicklow, pour faire de la rando ou même du dessin. Tout ça, c’étaient des mondes complètement inconnus pour moi, et ça m’a profondément marqué à un âge aussi jeune.
KEVIN:
Je sais bien que ce que je fais n’a rien d’exceptionnel. Et je me retrouve dans une situation où c’est vraiment difficile de faire bouger les choses. C’est peut-être juste ce déclic qu’il faut chercher, parce que si on arrive à voir notre propre potentiel… C’est pour ça que je discute avec vous deux. Je sais que vous êtes deux hommes qui arrivent à déceler le potentiel en chaque personne.
Il y a une boussole intérieure, dit Tony. Même au plus fort de la tempête, seul dans le noir, il y a une voix qui sait. La question est de savoir s’il y a quelqu’un pour aider un jeune homme à l’écouter.
TONY:
Les hommes souffrent. Les femmes souffrent. Les jeunes souffrent. Et vers qui peut-on se tourner ?
Un soir, tard, Kevin s’est mis à penser aux plantes. Il se disait que quand quelque chose ne va pas dans la nature, on porte toujours son regard sur les conditions de l’environnement : la lumière, la température… On ne dit jamais : « C’est une mauvaise plante. » Quand un yaourt est périmé dans le frigo, on ne dit jamais non plus : « C’est un mauvais yaourt. » Mais pour les humains, c’est direct notre faute. On est les seuls qu’on condamne d’abord, avant de se poser des questions… quand on s’en pose.
Stephen lit à ses groupes un livre pour enfants : Édouard, le garçon le plus horrible du monde entier. Le message est d’une simplicité presque insultante : si on répète à un garçon qu’il est le pire, il va le devenir. Et si on lui racontait autre chose ?
Cette discussion n’apporte pas de solutions toutes faites. Elle se conclut plutôt sur l’envie d’agir, chacun à son niveau et avec les moyens du bord. Une main sur l’épaule. Un café. Une accolade qui dure assez longtemps pour que l’autre se sente exister.
Il y a plus d’un siècle, un prêtre irlandais, le père Edward J. Flanagan, fondait à Omaha, dans le Nebraska, un foyer pour jeunes sans-abri et en difficulté. Sa conviction, gravée sur sa tombe, a résisté à l’épreuve du temps : « Il n’y a pas de mauvais garçons. Il n’y a que des environnements néfastes, une mauvaise éducation, de mauvais exemples et de fausses croyances. » De la question de départ, « Comment en est-on arrivé là ? », à l’invitation finale, « Et vous, qu’allez-vous faire ? », cette discussion s’achève là où commence votre engagement.



