La pause avant le Oui

Avant, je disais oui avant même qu’on ait fini de me poser la question. Ce n’était pas parce que la réponse m’importait peu. C’était parce qu’à un moment donné, j’avais appris que le « oui » était plus sûr que le « non ». Que le « oui » gardait les gens près de soi, alors que le « non » créait de la distance. J’avais appris que ma valeur résidait dans ma propension à donner, et que si j’arrêtais de donner, il me faudrait découvrir ce qu’il restait de moi.

Alors j’ai donné. Neuf séances par jour. Trois suivis bénévoles. Des tarifs qui criaient haut et fort ce que je pensais tout bas de moi-même. Arrivée à la maison, je me sentais coupable de ne pas pouvoir faire le ménage parce que je bossais douze heures par jour. Un emploi du temps tellement blindé qu’il n’y restait plus de place pour que je puisse, simplement, exister. Je ne vivais pas ma vie. Je la subissais. Et je m’imaginais être quelqu’un de responsable.

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Dr B’shree Jagdale – Pexels

C’est pendant ma formation en Compassionate Inquiry® que j’ai découvert la définition de la responsabilité selon Gabor Maté, et quelque chose en moi s’est figé en l’entendant. La responsabilité, disait-il, c’est la capacité à répondre. Ce n’est pas l’obligation de dire oui. Ce n’est pas le devoir d’être là, peu importe ce que cela coûte. Ce n’est pas l’impératif moral de donner jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien, pour ensuite s’excuser de ce vide.

Trois mots qui ont tout changé : être. Capable. De répondre. La question n’est pas de savoir si je dois le faire, mais si je peux le faire. Si j’en ai réellement les capacités, là tout de suite : dans mon corps, dans mon système nerveux, dans la version de moi-même qui est présente à cet instant précis, pour accueillir ce qu’on me demande avec quelque chose de vrai.

Je suis restée un long moment avec cette idée. Parce que si la responsabilité est la capacité à répondre, alors dire oui quand on n’en a pas les moyens, ce n’est pas du tout être responsable. C’est du cinéma. C’est le besoin de plaire déguisé en vertu. C’est la vieille blessure qui mène la danse en se faisant passer pour de la générosité.

Je veux être honnête sur ce à quoi ressemblait vraiment mon vieux schéma, parce que je pense que beaucoup de personnes qui font le même travail que moi s’y reconnaîtront. Neuf séances par jour. Je me disais que c’était du dévouement, que c’était le sens du devoir. Que c’était ce qu’une bonne thérapeute fait quand les gens ont besoin d’aide et qu’elle a les compétences pour la leur apporter.

En réalité, je n’avais pas encore appris à regarder où j’en étais, moi, avant de dire oui. Je ne choisissais rien. Je subissais le besoin des autres, leurs attentes, et mon propre malaise à l’idée de décevoir des gens qui souffraient. Trois suivis bénévoles. Là aussi, je me donnais le beau rôle en me parlant de générosité. Et il y en avait, c’est vrai. Mais il y avait surtout cette idée, qui tournait en boucle en sourdine, que mon temps, mon boulot et ma présence ne valaient pas tout à fait le prix que les autres confrères demandaient. Comme s’il fallait que je paye mon ticket d’entrée en donnant une partie de mon travail pour me sentir légitime.

Le tarif que j’ai appliqué pendant des années correspondait pile à l’image d’une femme qui n’osait pas encore s’affirmer. Le boulot était le même. Mes connaissances étaient les mêmes. Les résultats étaient les mêmes. Mais ce chiffre disait tout de ce que je m’autorisais à recevoir. Et puis, les tâches ménagères… Je rentrais chez moi après neuf séances, vidée comme seul le travail thérapeutique en profondeur peut vous vider, et je culpabilisais pour la vaisselle. Comme si l’épuisement de mon corps était une faute morale. Comme si le fait d’être trop fatiguée pour briquer la cuisine était la preuve d’un manque de volonté qu’il fallait absolument corriger.

Cette culpabilité n’avait rien à voir avec la vaisselle. C’était juste que j’avais tellement donné de ma personne pendant la journée qu’il ne me restait plus rien. Je n’arrivais pas à voir que j’avais dépassé mes limites ; je me disais juste que je n’étais pas à la hauteur. — Apprendre à faire une pause a tout changé. Progressivement. Avec des hauts et des bas. Avec de gros retours en arrière et, ce vieux réflexe de dire oui qui revenait fréquemment.

Mais faire une pause est devenu un réflexe. Désormais, avant de répondre à une demande, quelle qu’elle soit – que ce soit un nouveau client qui me contacte, quelqu’un qui me sollicite ou un engagement qui a l’air tout à fait raisonnable à première vue –, je m’arrête. Et je me pose une question qui me semblait révolutionnaire à l’époque, mais qui me paraît aujourd’hui être la base de la connaissance de soi :

Quelles réserves est-ce que j’ai à disposition dans mon corps, là, tout de suite ? Pas ce que je devrais avoir. Pas ce que j’avais hier ou ce que j’aurai la semaine prochaine. Qu’est-ce qu’il y a vraiment, dans mon corps, à cet instant précis, face à ce qu’on me demande ? Parfois, la réponse est : « beaucoup d’énergie ». Je suis en forme, je suis bien là, et j’ai sincèrement envie de dire oui.

Parfois, la réponse est : « pas grand-chose ». Je suis vidée, j’ai la tête ailleurs ou je traîne un truc lourd, et ce que je pourrais donner là, tout de suite, ne ferait du bien ni à l’autre ni à moi. Et parfois – plus souvent que je ne l’aurais cru –, la réponse est : « un peu, mais pas tout ». J’ai de quoi donner, mais pas autant qu’on me le demande. Et j’apprends, j’apprends encore, à donner ce que je peux et à dire clairement ce que je ne peux pas.

Les changements qui ont découlé de cette habitude ont été très concrets. Je suis passée de trois suivis bénévoles à un seul. Ce n’est pas parce que j’ai arrêté de croire qu’il faut rendre les soins accessibles. C’est parce que j’ai compris que brader mon travail au point de m’épuiser n’avait rien de généreux ; c’était juste me sacrifier sous prétexte de rendre service. Pour être vraiment généreux, il ne faut pas s’oublier dans ce que l’on donne.

Je suis passée de neuf séances par jour à cinq. Ce n’était pas rien. Ça m’a obligée à arrêter de croire que ma valeur dépendait de mon niveau d’épuisement. À comprendre qu’une thérapeute pleinement présente pendant cinq heures apporte bien plus qu’une thérapeute qui enchaîne mécaniquement neuf rendez-vous. À m’autoriser à me reposer, sans chercher tout de suite à combler le vide en faisant quelque chose de nécessairement productif.

J’ai embauché une assistante. J’ai fini par ouvrir les yeux sur mon épuisement – cette usure bien particulière qui vient du fait de devoir trancher sur des centaines de petits détails toute la journée, en plus de la charge émotionnelle du boulot lui-même. Et au lieu de voir ça comme une faiblesse, j’ai compris que c’était un signal. Mon système nerveux essayait de me dire quelque chose. Être responsable, vraiment responsable, c’était d’abord écouter.

Rien de tout cela ne m’a rendue moins investie dans mon boulot. Au contraire, ça me permet d’être encore plus présente. Aujourd’hui, quand je suis avec un client, je suis vraiment là. Je ne fais pas semblant d’être à l’écoute alors que je suis au bout du rouleau. Je ne donne pas le change en vidant mes dernières réserves pour me donner bonne conscience. Je suis là parce que j’ai vérifié où j’en étais avant de venir, et que j’ai fait ce qu’il fallait pour être à 100 %. C’est ce temps d’arrêt qui a tout changé. C’est le fait d’avoir été honnête avec moi-même qui a rendu ça possible.

J’ai compris que la responsabilité, ce n’est pas une question de quantité. C’est de savoir si on est vraiment en état de donner. Si notre « oui » vient d’un élan sincère ou de cette vieille habitude qu’a notre blessure de se plier en quatre pour ne déranger personne. Aujourd’hui, c’est ce temps d’arrêt qui me permet de faire la différence. Et ça a tout changé. Pas seulement dans mon boulot, mais dans mon corps, mon couple, et mon rapport à mon temps, mon énergie et ma propre vie. La capacité à répondre est un cadeau. Pour moi d’abord. Et c’est seulement quand je suis pleinement là que je peux donner aux autres.

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