La formation est la boîte à outils, la blessure est le remède

Karenna’onwe (la Dre Karen Hill) est une médecin mohawk qui exerce au sein du territoire des Six Nations de la Grand River ainsi qu’au service de santé autochtone de l’hôpital général de Brantford. Elle est également professeure adjointe à la faculté des sciences de la santé de l’université McMaster, au Canada.

Dans son cabinet du Gloucestershire, au Royaume-Uni, Ben Court propose une approche intégrative combinant l’ostéopathie crânienne traditionnelle, la médecine corps-esprit et la psychothérapie somatique. Cette méthode globale s’avère particulièrement efficace pour les affections persistantes ou complexes qui ne répondent pas pleinement aux seuls traitements conventionnels.

Gareth Patterson, alias « The Irish GP » (le généraliste irlandais), est médecin généraliste pour le NHS et éducateur en santé à Londres, au Royaume-Uni. Connu pour son approche de la médecine humaine et centrée sur le patient, sa pratique repose sur la conviction que les traumatismes, l’environnement et l’histoire personnelle de chacun jouent un rôle majeur dans la santé. Dans cet extrait, nos invités reviennent sur les blessures qui les ont menés vers la médecine, et sur le travail intérieur qui a transformé leur manière de l’exercer. Retrouvez l’intégralité de leur échange dans le podcast The Gifts of Trauma (en anglais uniquement).

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Stoica Adrian

Dans le premier épisode de notre série sur le « Guérisseur Blessé », Solea racontait que la flèche empoisonnée qui a frappé Chiron était initialement destinée à un autre. C’est la façon dont Chiron a transcendé cette blessure injuste et incurable qui a fait de lui le plus grand guérisseur de son temps.

Dans ce deuxième épisode, nous recevons trois professionnels de la santé. Aucun d’entre eux n’avait prévu d’en arriver là. Aucun n’a choisi ses blessures. Pourtant, tous trois s’accordent sur un point : ce sont leurs failles qui ont fait d’eux les soignants qu’ils sont aujourd’hui.

Ostéopathe depuis 2006, Ben Court est un homme réfléchi et profondément ancré. Il confie s’être fait beaucoup de mal par le passé, lorsqu’il projetait son propre besoin d’aller bien sur la guérison de ses patients.

BEN : J’essayais de soigner les autres alors que je n’étais pas guéri moi-même. Voir un membre très proche de ma famille malade depuis mes huit ou neuf ans — j’en ai 51 aujourd’hui — sans jamais pouvoir le guérir ni l’aider… C’est une immense frustration. Je n’en avais pas conscience à l’époque, mais je pense aujourd’hui que c’est ce qui m’a poussé vers ce métier.

Cette dernière phrase de Ben fait surgir la blessure de Chiron. La flèche nous frappe bien avant qu’on comprenne ce qui nous arrive, et cette entaille façonne tout : notre carrière, nos patients, notre niveau d’exigence. Mais on avance à l’aveugle, jusqu’à ce que quelque chose, ou quelqu’un, nous ouvre enfin les yeux.

Pour Gareth Patterson, médecin généraliste originaire de Belfast et installé à Londres, la blessure est arrivée très tôt. Ayant grandi au sein d’une communauté protestante évangélique en Irlande du Nord, il a vécu son homosexualité dans un calvaire silencieux pendant des années, essayant par tous les moyens de devenir l’homme que sa religion exigeait qu’il soit. Au début de la vingtaine, il a même été jusqu’à s’imposer plusieurs formes de thérapies de conversion.

GARETH : J’avais l’impression de ne rien valoir. L’estime que j’avais de moi-même, ma perception de ma propre valeur… Tout était en lambeau. J’avais constamment le sentiment qu’il fallait que je sois quelqu’un d’autre, qu’il fallait que je change, que je n’avais aucune valeur en tant qu’individu.

Il a fini par s’en sortir. Il s’est trouvé. Et en se trouvant, il a trouvé sa propre voie pour soigner les autres.

GARETH : Quand j’ai commencé à m’accepter tel que j’étais, en tant qu’homme gay, j’ai aussi découvert toutes les belles choses que cela m’apportait. Le fait d’avoir baigné dans un milieu où je me sentais inférieur aux autres m’a rendu capable de comprendre tellement de gens.

L’archétype de Chiron nous demande précisément de faire face à la blessure. De nous tourner vers elle avec sincérité, et d’y faire face. Gareth n’aurait jamais pu devenir le médecin qu’il est aujourd’hui — doux, curieux et profondément à l’écoute des failles de ses patients — s’il n’avait pas d’abord passé des années avec ce ressenti de “je ne vaux rien”.

L’histoire de Karenna’onwe a commencé bien avant sa naissance. Sa mère était atteinte de spina-bifida. Les médecins lui avaient répété qu’elle ne survivrait pas, qu’elle ne marcherait jamais et qu’elle n’aurait pas d’enfants. Elle a pourtant déjoué tous les pronostics. C’est donc tout naturellement qu’elle a appris à ses enfants à ne pas s’arrêter à leur condition, à s’en sortir malgré la pauvreté et à éviter de se faire embarquer lors de la « rafle des années 60 ». Aujourd’hui, Karenna’onwe est médecin de famille mohawk et directrice de programme à l’université McMaster, au Canada.

KARENNA’ONWE : Quand j’étais enfant, on me demandait ce que je voulais faire plus tard. Je répondais toujours : « N’importe quoi, sauf infirmière ou médecin ». Et pourtant, je suis devenue infirmière d’abord, puis médecin. C’est mon histoire qui m’a poussée à montrer à mes patients qu’ils ne doivent pas s’arrêter à leur condition.

Sa blessure lui a apporté ce que sa formation médicale seule n’aurait jamais pu lui donner.

Au début de sa carrière, un homme-médecine a bouleversé la vision qu’avait Karenna’onwe de la maladie. Alors qu’elle lui confiait qu’elle détestait le diabète et le mal qu’il faisait à son peuple, il lui a répondu :

KARENNA’ONWE : « Si tu veux vraiment aider ton peuple, tu dois lui apprendre à aimer le diabète. Ces épreuves ne nous touchent pas sans raison. Quand nous faisons une cérémonie de guérison, nous invitons l’esprit de la maladie à se joindre à nous, et nous lui parlons. Penses-tu que l’esprit du diabète viendrait si nous lui disions qu’on le déteste ? Alors, à la place, nous lui disons : « Nous te voyons. Nous reconnaissons le travail que tu accomplis, nous t’aimons, et nous t’invitons maintenant dans cette cérémonie. La personne chez qui tu t’es installé est prête à entendre le message que tu lui as apporté. Ton travail ici est donc terminé. Et puisque ton travail est fini, tu peux t’en aller. » »

Il s’agit en fait ici de l’enseignement de Solea dans l’épisode 1, transposé ici dans les rituels autochtones : la blessure n’est pas l’ennemi, elle est le messager. Mais cette blessure refusera de parler tant qu’on ne l’accueillera pas avec une totale sincérité.

Cet enseignement a pris tout son sens pour Karenna’onwe le jour où elle a appris qu’elle souffrait elle-même d’un diabète de type 2. La maladie lui disait qu’elle vivait trop dans sa tête, coupée de son corps. C’est en entamant ce chemin pour se reconnecter à elle-même qu’elle a fait un rêve qui a transformé sa pratique de médecin. Dans ce rêve, elle se voyait entrer à l’université, utilisant sa blouse blanche comme un masque pour cacher sa vraie nature.

KARENNA’ONWE : Le Créateur m’a dit : « C’est toi qui dois changer ». Il fallait que je me sente enfin bien dans ma peau. Mon identité autochtone ne doit pas s’exprimer uniquement quand je suis dans ma communauté, parmi les miens. J’ai besoin de vibrer à partir de ce savoir ancestral partout où je vais.

Trois blessures différentes. Trois soignants différents. Trois chemins distincts pour arriver à la même prise de conscience. La formation est la boîte à outils. La blessure est le remède.

À la fin de cet échange, Ben est arrivé là où il n’était encore jamais allé. Ses doutes n’ont pas tous disparu, mais il comprend mieux pourquoi sa blessure est si précieuse.

BEN : J’aime cette idée que nous sommes des guérisseurs blessés, que nous avons choisi de soigner plutôt que de transmettre nos traumatismes. Ce patient face à moi, c’est moi. Nous ne faisons qu’un. Se rencontrer à ce niveau-là fait un bien fou. C’est une démarche authentique, qui honore pleinement le chemin qu’ils sont en train de traverser.

Karenna’onwe a conclu en transmettant les mots des aînés, une parole offerte à chaque soignant qui l’écoute :

KARENNA’ONWE : « Les gens sont déjà magnifiques. Ce que vous portez, c’est juste une boîte à outils. Et c’est une personne magnifique qui porte cette boîte à outils. »

La flèche ne leur était pas destinée. Pourtant, ils sont là, chacun façonné par la blessure qu’elle a laissée, et tous pratiquent une médecine bien plus profonde que tout ce qu’on a pu leur enseigner. C’est la blessure du soignant. Et dans cet épisode, elle prend enfin la parole.

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