Le traumatisme au sein des formations académiques, le soutien de la communauté et les parcours de vie, avec le Dr Paul Gallagher

Le Dr Gallagher est titulaire d’une licence en études sur les traumatismes, d’un master en transformation des conflits et justice sociale, ainsi que d’un doctorat portant sur la Campaign for Recognition menée par le WAVE Injured Group, qui a fait aboutir, grâce à son action de plaidoyer, l’obtention d’une pension spéciale pour les personnes blessées pendant « The Troubles », le conflit armé qui a marqué l’Irlande du Nord entre la fin des années 1960 et 1998. Actuellement responsable de l’éducation aux traumatismes au sein du WAVE Trauma Centre, Paul enseigne également en licence et en master.

Ce post explore le chemin de guérison de Paul à travers le monde académique, la force du soutien communautaire, et son engagement pour défendre les personnes blessées et marginalisées par des événements traumatiques. Retrouvez l’intégralité de son entretien dans le podcast The Gifts of Trauma.

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Une partie de mon chemin de guérison a pris forme dans le cadre d’un parcours universitaire, entrepris tardivement. (J’avais 40 ans.) Il arrive à chacun de nous qu’il y ait de longues interruptions quand la vie s’en mêle, et pour moi, cela s’est produit en 1994. J’avais 21 ans et je vivais avec ma famille à West Belfast lorsque quatre hommes armés d’armes automatiques ont fait irruption chez nous. J’ai été touché à bout portant par une rafale d’arme automatique. J’ai perdu un poumon et ma rate. Mon fémur a été brisé, et ma colonne vertébrale a également été touchée. J’ai survécu… paralysé et émotionnellement traumatisé.

Ma famille a vécu l’horreur de cette journée. Ils m’ont maintenu en vie, puis ont jeté le canapé couvert de sang et réparé les impacts de balles dans les murs. Ils venaient me voir tous les jours avec le sourire, pour vérifier que j’allais bien. Mais tout tournait autour de moi. Les infirmiers, les médecins, et l’ensemble des dispositifs d’aide veillaient sur moi, s’assurant que j’allais bien. Sauf que personne ne leur demandait à eux comment ils allaient. En Irlande du Nord, il n’y avait pas de soutien pour le reste de ma famille. Et quand je suis sorti de l’hôpital, j’ai eu un peu d’aide pour mes besoins médicaux et physiques, mais rien pour mes besoins psychologiques.

Si j’avais eu des difficultés, la réponse aurait été soit une prise en charge médicale « physique », soit des antidépresseurs. L’alcool a été une manière de tenir. À cette époque, je buvais — parfois trop — et je consommais aussi d’autres substances. Cela m’a aidé à tenir, mais cela aurait facilement pu tourner autrement quand j’étais au plus bas, aux prises avec des pensées suicidaires. Le soutien de ma famille et d’un groupe d’amis m’a aidé à continuer, même pendant ces années éprouvantes de drogues, d’alcool, et tout le reste.

Puis j’ai rencontré WAVE, et une seconde étape de ma vie s’est ouverte. Peu à peu, tout a commencé à s’aligner. Le WAVE Trauma Centre est une organisation caritative née en 1991, portée par des femmes dont les maris avaient été assassinés dans le cadre du conflit politico-religieux irlandais à Belfast et dans ses environs, à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Leurs réseaux de soutien s’étaient effondrés ; alors, autour de tables de cuisine, devant une tasse de thé, ces veuves se sont réunies et ont créé un groupe pour se soutenir. Au départ, il s’agissait surtout d’aide très concrète… Elles veillaient les unes sur les autres. La formation aux traumatismes est venue plus tard.

Au fil des années, WAVE est devenue l’une des ONG les plus soutenues en Irlande, recevant d’importants financements publics et caritatifs, ainsi que de nombreux dons. J’ai rejoint WAVE en 2010, quinze ans après mon traumatisme majeur. Je tenais à m’engager au sein du « WAVE Injured Group » : ce n’était pas un groupe qui se réunissait simplement pour parler. À ce moment-là, il prenait une dimension plus politique, luttant pour la justice sociale, pour des réparations et un soutien financier destiné à celles et ceux que la vie avait relégués à la marge sur le plan économique, mais aussi pour des personnes ayant subi, lors d’attentats à la bombe survenus avant ma naissance, des blessures graves et irréversibles. Leurs blessures physiques et psychologiques étaient sévères ; nous faisions donc campagne pour obtenir davantage de soutien, des réparations, des pensions. Beaucoup avaient dépendu de l’aide sociale toute leur vie, faute de pouvoir reprendre un travail — et parce que les lois contre la discrimination liée au handicap n’ont existé qu’à partir des années 1990.

Le « WAVE Injured Group » est né d’un mouvement collectif : longtemps, nous étions restés chacun chez nous, enfermés dans nos propres difficultés. Nous nous sommes réunis pour nous soutenir mutuellement, mais aussi pour nous appuyer sur l’accès de WAVE aux responsables politiques et aux décideurs. En 2012, nous avons rassemblé une pétition de 10 000 signatures à travers l’Irlande du Nord et l’avons portée à nos élus : voici le cadre et les mesures que nous avons élaborés pour des réparations et une pension spéciale. Après seulement quelques années de mobilisation, ils ont cédé. Cette victoire a participé à notre guérison : pendant des années, on avait débattu de qui est une « vraie » victime, de qui mérite, de qui ne mérite pas, des « bonnes » et des « mauvaises » victimes. Se rassembler en collectif et créer une nouvelle identité pour nous-mêmes a aussi été guérisseur. Nous n’étions plus des victimes : nous étions des militants, des survivants, des personnes capables de parler aux médias, de prendre la parole devant le Parlement, et de demander à quiconque nous écoute de nous soutenir. Cela a pris des années, mais nous avons réussi.

Existe-t-il donc une différence entre la compréhension académique des traumatismes et la guérison communautaire, ancrée dans le réel, qui a lieu à travers WAVE ? Pour moi, elles sont intimement liées, car elles prennent toutes deux naissance dans des besoins concrets. WAVE a compris très tôt que, pour donner sens à des termes comme « traumatisme », il fallait inscrire les formations dans des cadres théoriques universitaires. Ce besoin est d’abord venu des équipes elles-mêmes : pour éviter toute retraumatisation ou tout préjudice, il était indispensable de comprendre ce qu’est le traumatisme. Les formations académiques de WAVE sont ainsi nées d’un besoin de formation du personnel. Puis, ce besoin d’éducation s’est étendu aux personnes accompagnées. Les formations de base ont évolué vers des diplômes et des cursus universitaires. L’ensemble s’est construit à partir des besoins identifiés au fil des années au sein de WAVE : besoins liés à la guérison somatique, aux thérapies par la parole, et du soutien par les pairs et au niveau social. L’un nourrit l’autre, de manière continue, depuis des années.

WAVE fait aussi appel à des étudiants en médecine pour relire les évaluations individuelles des besoins des personnes accompagnées. Ils repèrent des tendances — hypertension, maladies cardiaques, et d’autres pathologies physiques. Cela élargit le champ de nos services : nous pouvons ainsi considérer le corps dans son ensemble, et toutes les connexions qui se tissent autour du soutien social. L’approche repose à la fois sur une base académique et sur des expériences vécues très concrètes. On ne peut pas dissocier l’un de l’autre.

Nous participons aussi à la formation d’une génération entière de futurs professionnels, issus de champs très différents. En Irlande, les formations de thérapeutes font l’impasse sur les traumatismes — une absence qui me dépasse. C’est ainsi qu’est née une branche spécifique de notre enseignement, appelée éducation citoyenne. Des personnes comme moi interviennent au cœur de divers cursus universitaires — travail social, soins infirmiers, médecine, entre autres. Nous rencontrons les étudiants de première année et devenons des cas concrets pour leur apprentissage.

Ils nous écoutent et posent des questions. J’imagine qu’au départ, lorsqu’ils entendent que des victimes des Troubles vont venir, ils se demandent : « Quel rapport entre les Troubles et nous ? C’est du passé. » Mais en nous écoutant, ils comprennent : « D’accord, ce sont ces personnes que nous allons accompagner. Ce sont des générations entières qui ont été impactées, mais aussi leurs familles, et même celles et ceux qui ne sont pas encore nés seront eux aussi impactés par ce qui s’est passé il y a des décennies. » Des étudiants parfois âgés d’à peine 18, 19 ou 20 ans retirent énormément de ce travail d’éducation citoyenne, mais aussi du cadre académique. Ainsi, expérience académique, expérience vécue et expérience communautaire se fondent complètement l’une dans l’autre.


The Gifts of Trauma est un podcast hebdomadaire qui met en lumière des récits personnels de traumatismes, de transformation, de guérison, ainsi que les dons révélés sur le chemin de l’authenticité. Écoutez l’entretien et, s’il vous a touché, n’hésitez pas à vous abonner et à le partager.

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