Reconnaître le besoin d’être vu, avec Cristina Båra

Cristina a commencé son chemin de découverte de soi alors qu’elle travaillait pour un cabinet de conseil fiscal faisant partie du « Big Four » (les quatre plus grands cabinets mondiaux d’audit et de conseil). Les longues journées, la maladie, l’épuisement professionnel et la déconnexion l’ont amenée à étudier la méditation, le coaching transformationnel et à explorer différentes pratiques spirituelles. Aujourd’hui, elle est facilitatrice et praticienne Compassionate Inquiry®, avec une approche informée par la théorie polyvagale, et directrice des programmes en roumain. Elle est formée en thérapie somatique, constellations familiales, psychothérapie par la danse et le mouvement, ainsi qu’au Neuro-Affective Relational Model (NARM).

Dans ce court extrait, Cristina revient sur les débuts de sa carrière et explique comment le « besoin d’être vu » de son enfant intérieur l’a conduite au surinvestissement dans le travail. L’entretien complet est disponible dans The Gifts of Trauma.

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« Je suis ici pour toucher les personnes, pour les aider à se relier à leurs élans les plus profonds. En me préparant à cette conversation, j’ai moi-même effleuré quelque chose de très profond. Alors, après avoir écouté ce podcast, prenez un instant avec vous-même : reliez-vous à une question essentielle, ou à un désir profond, qui vit en vous. »

— Cristina Båra

J’aimerais ouvrir en partageant une histoire. L’an dernier, je suis allée voir mon père. Il vit à la campagne, entouré de grandes bibliothèques et d’étagères remplies de livres. J’y ai découvert un ouvrage d’Irvin Yalom que j’avais autrefois acheté pour ma sœur, resté intact. Cet auteur m’est profondément cher ; le retrouver ainsi, tant d’années plus tard, a transformé ce livre en un présent que je me faisais à moi-même. Comme une graine que mon moi d’autrefois avait confiée à mon moi à venir, en attente d’être plantée, de se transformer et de s’épanouir en quelque chose de beau.

À cette période, je quittais peu à peu le conseil fiscal pour me tourner vers le coaching. Mon choix de carrière, à l’origine, était guidé par le désir de rendre mes parents fiers — surtout mon père. Il avait, et a toujours, sa propre entreprise. Ma sœur, mon aînée, avait étudié l’histoire de l’art et était peintre. J’ai alors pensé que la famille avait besoin de quelqu’un pour reprendre l’entreprise de mon père, et j’ai décidé d’assumer ce rôle. J’ai étudié l’économie, puis rejoint l’un des plus grands cabinets de conseil fiscal au monde. Je me revois en talons hauts, vêtue de costumes d’entreprise, fière du rôle que j’occupais. J’imaginais qu’en tenant ce poste, dans un domaine que mon père connaissait et comprenait, je le rendrais fier de moi.

Mais, malgré la fierté que j’éprouvais pour mon rôle, je n’étais pas moi-même. J’étais tellement plongée dans le flot incessant du travail que j’étais au bord de l’épuisement, sans en avoir conscience. Parfois, quand on est très engagé dans ce que l’on fait, on ne réalise pas que cela est en train de nous dépasser. Il y a cette histoire de deux poissons, l’un plus âgé, l’autre plus jeune. « Comment est l’eau ? », demande le plus jeune. « Quelle eau ? », répond le plus âgé. Quand on nage dans l’eau depuis trop longtemps, on ne sait même plus qu’on est dans l’eau. C’est ce qui m’est arrivé.

À ce moment-là, j’étais complètement happée par le travail. Je rentrais chez moi à deux heures du matin. Je ne voyais pas mon mari, je ne percevais pas la patience dont il faisait preuve, tant mon travail prenait toute la place. J’avais du mal à être en lien avec ma mère, qui avait pourtant besoin de soutien. Je travaillais sans cesse, je n’étais jamais disponible. Le travail était devenu prioritaire, mais comme le rappelle Bessel van der Kolk, le corps garde la trace. Les douleurs ont commencé, et j’ai eu recours à la nourriture, et à l’alimentation compulsive, pour anesthésier ma souffrance. Je ne faisais plus attention à ce que je mangeais ni au moment où je mangeais. Je dormais peu, l’esprit en agitation constante. C’était une période très difficile.

J’avais mal, mon corps était à bout — et pourtant, j’ai mis du temps à me dire qu’il fallait rentrer. Je n’ai même pas envisagé d’aller voir un médecin. Un soir, sur le chemin du retour, mon chauffeur de taxi a vu ma souffrance et m’a demandé : « Vous ne voulez pas vous arrêter aux urgences, ou aller voir un médecin ? » Comme d’habitude, je répondais : « Ça va aller. Ça va passer. » J’étais tellement habituée à tout prendre sur moi que m’arrêter me semblait presque impossible.

Mais à ce moment-là, dans ce taxi, quelque chose a commencé à germer. Je ne savais pas exactement quoi, mais je sentais que quelque chose n’allait pas : je n’avais jamais connu une douleur pareille. Je me suis rendue à l’hôpital, où l’on m’a annoncé qu’une opération en urgence de la vésicule biliaire était nécessaire. De nombreux petits calculs commençaient à se déplacer, ce qui expliquait la douleur. J’ai appelé mon partenaire de l’époque — aujourd’hui mon mari — et j’ai accepté l’opération.

J’étais pliée en deux de douleur et je voyais à peine, mais au moment où l’on est venu me conduire au bloc opératoire, je travaillais. Mon responsable m’appelait pour me demander d’apporter des modifications à un projet et de prendre de nouveaux engagements. Même après l’opération, je ne me suis pas arrêtée. J’étais censée prendre quelques semaines de repos pour récupérer, mais je pensais devoir retourner travailler. Avec le temps, j’ai réalisé que mon environnement de travail ne me convenait pas ; j’ai donc changé d’employeur, tout en restant dans le même domaine. Il m’a fallu encore longtemps pour comprendre que j’avais besoin d’un changement bien plus profond.

Je me suis aussi interrogée sur ce qui peut conduire le corps à réagir de cette manière, et j’ai identifié beaucoup de colère refoulée, liée à l’incapacité de poser ses limites : ne pas dire « non », ne pas dire « ça suffit ! », et ne pas me défendre. Je suis capable de me battre pour les autres, mais c’est tellement plus facile que de me battre pour moi.

Le besoin d’être vu, ce besoin issu de l’’enfance, est si puissant qu’il m’a poussée à dépasser mes propres limites, tout au long de ma vie. Il y a en moi une petite part qui attend encore ces mots de mon père : « Je suis fier de toi. Je te vois. » En parler me touche profondément. C’est une part de moi qui dit : « Je vais continuer. » J’y sens la détermination, la blessure de ne pas avoir été vue, et ce désir profond de l’être enfin. Cela a traversé toute ma vie — et c’est encore aujourd’hui un thème essentiel pour moi.

Mais quand je réfléchis à ce besoin d’être vu, je comprends que ça ne peut pas être pleinement comblé tant que je ne me vois pas moi-même comme ce chauffeur de taxi m’a vue. Pour moi, le chemin, c’est d’apprendre à me voir — et de garder ma « mère aimante intérieure » bien présente. Observer comment je me regarde, comment je me parle, dans le quotidien. Ça demande un effort conscient : me relier à cette mère aimante intérieure et me dire « Je suis fière de toi. Tu es aimée. » Ou : « Aujourd’hui, tu as fait du mieux que tu pouvais, avec les ressources — avec la capacité — dont tu disposais. » Parfois on en est capable, d’autres fois moins. Et c’est ok également.


The Gifts of Trauma est un podcast hebdomadaire qui met en lumière des récits personnels de traumatismes, de transformation, de guérison, ainsi que les dons révélés sur le chemin de l’authenticité. Écoutez l’entretien et, s’il vous a touché, n’hésitez pas à vous abonner et à le partager.’authenticité. Écoutez l’entretien et, s’il vous a touché, n’hésitez pas à vous abonner et à le partager.

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